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[Ordre des Chasseurs] Chroniques

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Seluna Valsonge Il y a 3 mois et 3 semaines


Il fallait brûler pour renaître de ses cendres.


Depuis quelques lunes, le monastère de l’Ordre des Chasseurs subissait de profonds bouleversements. Après le deuil et le silence, venait le temps de la relève.
La nouvelle cheffe, Seluna, se durcissait de jour en jour. Consciente de l’ampleur presque insurmontable de sa tâche, elle se jura de réussir à tout prix. Car la faiblesse des limiers portait un écho funeste dans tout le vicomté. Si le seigneur des terres accordait encore au Cerbère le répit nécessaire pour lécher ses plaies, nul doute qu’il ne tolérerait pas une seconde de plus. Un Ordre fragile était un Ordre condamné.

Ainsi, le recrutement s’intensifia. Le retour de Valeryon insuffla un nouvel élan, et un souffle neuf parcourut les couloirs encore noircis par les cendres de leurs prédécesseurs.
Dans l’entrée austère, les danses martiales s’allongeaient. Chaque erreur se payait d’une sévérité accrue. Sous le regard implacable de Seluna, certains s’écroulaient d’épuisement avant même d’avoir le luxe de regagner leur couche.

Des douze novices accueillis en début de lune, il n’en demeura plus que six. Deux partirent à la première semaine. Puis deux accidents arrivèrent, et deux autres jeunes chasseurs en herbes firent face à une dure réalité, parfois fatale:  l’un, grièvement blessé au bras lors d’un entraînement en terrain réel sur sol gelé, dut se retirer. Un autre périt des suites d’une hypothermie dans les bois impitoyables du Val des Songes. Les deux derniers, frappés par cette tragédie, renoncèrent, préférant sauver leur vie plutôt que de se vouer au devoir.
Les six survivants, eux, se soudèrent à travers les épreuves. Le deuil les avait liés, et le souvenir de leur camarade tombé les poussait à se dépasser. Ils portèrent désormais son rêve comme un serment : ne jamais fléchir.

Là où les épées claquaient jadis maladroitement et où l’on réclamait trop vite une fourrure pour se protéger du froid, quelque chose changea. L’esprit s’aiguisa, le corps s’endurcit. Ceux qui n’étaient encore que de jeunes adultes en quête de sens trouvèrent peu à peu leur rythme, portés par la force des disparus.

Quant au clergé, ses rangs jadis décimés reprenaient vie. Aux côtés de sœur Lyselle se tenaient désormais deux clercs, un moine et une sœur combattante. Ensemble, ils s’échinèrent à rebâtir la bibliothèque de l’Ordre : copies, voyages, acquisitions par correspondance. Une véritable frénésie régna, et l’on débattit de ce qu’il convenait de restaurer fidèlement ou d’améliorer. Peu à peu, ils devinrent professeurs, confidents, allégeant des épaules trop lourdes et emplissant des esprits avides de savoir.

La route restait longue, et les effectifs demeuraient trop faibles. Mais Seluna, implacable, parut prête aux sacrifices nécessaires pour relever une nouvelle génération de chasseurs, et rendre à l’Ordre la force qui lui revenait.
Seluna Valsonge Il y a 3 mois et 1 semaine

La première leçon : la force.


Edward, instructeur de corps-à-corps.

La démarche féline, il tournait autour des novices. Les rangs se densifiaient peu à peu. Les pertes d’hier formaient les chasseurs de demain, et la promesse de reconstruction attirait, aux portes du monastère séculaire, de nouveaux visages pleins d’ambition.

Lui, c’était un chasseur. Un des trois, choisis par Célestin de Valsonge lui-même, avant même sa nomination officielle. Face aux flammes qui avaient dévoré la forêt, il n’avait pas vu la désolation : il avait vu sa chance. Sa chance de s’élever. Il avait signé. Il avait tué. Et il tuait encore, jour après jour, pour la reconnaissance du blason.

Plus jeune, il écrasait ses pairs pour mieux grimper — la compétition dans le sang, la prédation au fond du regard. Cruel, borné, fier. L’âge lui avait appris autre chose : la réussite tient d’un savant mélange de confiance, de compétences et d’opportunités. Et si, parfois, il fallait écraser des crânes sous ses bottes pour gravir l’échelle sociale… tant pis. Un sacrifice nécessaire.

« Toi. Et toi. »

Il désigna deux recrues : un petit brun freluquet, issu de la petite bourgeoisie si ses instincts ne le trompaient pas, et le grand blond, bourru, qui lançait de mauvais regards au premier depuis deux semaines.

Un silence tomba. On se jaugea du coin de l’œil, incertain. Il flottait dans l’air quelque chose d’indéfinissable — secrets de jeunesse, inimitiés naissantes. Était-il sage de mettre ces deux-là face à face ?

« Quoi ? Vous regardez quoi ? Vous préférez sans doute des échanges de coups sans conséquences, dans le respect des règles ? Non. À partir de maintenant, vous utiliserez mon cours pour régler vos problèmes entre vous. C’est simple : vous n’aurez qu’à me demander. Je suis certain que beaucoup d’entre vous n’osent pas régler leurs comptes par peur des représailles. Profitez-en. Faites-le ici. »

La moitié des visages se décomposa. Certains restèrent impassibles ; d’autres accueillirent la nouvelle comme la meilleure de la journée. Il laissa le silence s’étirer un peu plus.

« Aussi. Jeunes gens. Je vous déconseille de donner des envies de meurtre à vos frères d’armes. » Un léger sourire aux lèvres, il parcourut la rangée du regard ; chacun commençait à comprendre les tenants et aboutissants des duels qui allaient désormais se tenir dans ce cours.

« Et vous ne pourrez plus non plus vous abriter derrière l’autorité de ces murs pour emmerder ceux qui sont plus forts que vous. Il va falloir apprendre à respecter les capacités de chacun et ne pas sous-estimer vos frères. Il n’y aura pas de religieux pour donner raison aux petits cons face au néant. Car la seule loi qui vous attend dehors, c’est celle du plus fort. »
Seluna Valsonge Il y a 1 mois et 1 semaine

La seconde leçon : la survie.


Le repas fut servi comme tous les autres soirs. Novices et chasseurs rompaient le pain, servaient la soupe, et le feu achevait ses plus belles heures dans l’immense foyer au centre du réfectoire. Les flammes projetaient des ombres vacillantes qui grimpaient le long des murs de pierre comme des bêtes impatientes.
Les doigts hoverts au-dessus de sa coupe, l’instructrice de connaissances naturelles glissa un regard bref vers Valeryon, avant de revenir aux têtes agitées qui avalaient les dernières bouchées d’une nourriture pourtant bien méritée. Ce moment de répit avait quelque chose d’artificiel. Sous la chaleur familière de la salle, chacun cherchait à oublier, quelques minutes à peine, que la bataille perpétuelle ne s’arrêtait jamais vraiment.

Ils croyaient être en sécurité. Ils croyaient pouvoir souffler.

Les premières têtes s’affaissèrent dans les assiettes, sans un mot. Le bruit mat des visages s’écrasant dans la soupe brisa le calme. D’autres suivirent, l’un après l’autre, comme fauchés par une main invisible. Les plus robustes, incrédules, regardèrent leur voisin glisser sur le banc avant de rouler au sol. Certains eurent le réflexe de se lever, de tendre la main, mais leurs jambes flanchèrent aussitôt sous leur propre poids.

Quelques plaintes étouffées résonnèrent, presque suppliantes. Personne ne vint. Les instructeurs fixaient la scène, impassibles, les bras croisés. Pas un mouvement, pas un souffle de compassion. Les yeux des maîtres restèrent ouverts tandis que ceux des novices se fermaient malgré eux.
La nuit les avala.

Ils se réveillèrent bien loin du réfectoire, incapables de dire combien d’heures s’étaient écoulées. Le froid leur mordait la peau comme des crocs. Ils étaient étendus dans la forêt du Val, chacun isolé dans un endroit différent, abandonné sous les branches dénudées qui griffaient le ciel. Aucun bruit familier. Seulement le souffle du vent et le craquement sourd d’une neige fraîchement tombée, déjà assez épaisse pour effacer toutes traces de pas autour d’eux.
La solitude pesait comme une main glacée sur leurs nuques. Le silence n’avait rien de paisible. Il observait.
Encore engourdis, encore confus, ils portèrent instinctivement les mains à leurs poches pour y chercher un peu de chaleur. Le contact d’un morceau de papier brisa leur maigre illusion de réconfort.

La note était courte, écrite d’une main nette.

« La forêt est noire et pleine de terreurs. Vous possédez une dague, votre instinct et votre sens de l’orientation pour retrouver le chemin du monastère. Le poison ralentira encore votre corps jusqu’aux premières lumières du jour. La force brute ne vous servira à rien ici. Ce n’est pas un combat. C’est une question de survie. »
Le vent siffla entre les arbres, comme s’il approuvait la sentence. Ils n’avaient plus qu’eux-mêmes. Et la forêt les regardait déjà.
Eul' Il y a 3 semaines et 2 jours

Malheur au félon

Les portes du Monastère s’étaient refermées lourdement sur un étouffant silence, seulement rompu par les souffles des chasseurs. Encore une fois, ils se trouvaient réunis, entre les murs épais du grand hall, comme lorsque leur meneuse les avait envoyés en chasse contre l’ennemi, comme lorsque les novices revenus du front avaient été récompensés pour leur dévouement. Encore une fois, ils se réunissaient, mais la ferveur s’était tue, pour trouver là des airs de veillées funèbres.

Deux silhouettes éclairées par les bougies se tenaient devant la foule massée. L’une, aux cheveux noirs, ses cartes jonglant entre les doigts, l’autre, aux cheveux blancs, émacié, sa longue faux ornée de plumes à la main. Tous regards se braquaient sur eux deux, ou presque. Une troisième silhouette, aux cheveux de cendres, agenouillée devant eux, était la véritable cible de toutes les attentions.

« Chasseur Crispin Lohengrin, le Monastère a jugé tes actes, et a reconnu leur inefficacité. Tu as mis en danger l’objet d’une mission de sauvetage, Diaspro Blancherive, en l’utilisant comme bouclier humain. Tu as agressé physiquement, l’un de tes supérieurs hiérarchiques, en la personne d’Octave. Tu as désobéi aux consignes lors d’une mission officielle, en agressant une personne civile, ternissant encore le nom de notre Ordre. »

Valeryon énumérait les chefs d’accusation comme des lames, le tranchant de sa parole contrastant avec la lassitude habituelle de sa personne. À côté de lui, Octave renchérit aussitôt, poursuivant l’accablante diatribe.

« Ce n’est pas seulement notre Ordre que tu as sali, mais le nom même de la maisonnée Valsonge, en t’attaquant au sujet d’une autre maison. Comme tu as pu le faire en insultant les alliés de sang du Cerbère, sous le propre toit des Bertin, ou comme tu as agressé un autre de ses appuis, malgré nos traités de paix, en la personne de Midra Valdoré, de la maisonnée Belmont. Par ces actes, tu as trahi la confiance tant du Monastère, que de la famille des Valsonge, que tu as juré de protéger. »

Octave laissa un temps, à peine, ses yeux se relevant. Au fond de la pièce, assistant à ce funeste spectacle, les grandes silhouettes du baron et de la dirigeante du Monastère se faisaient inquisitrices, laissant le soin à leur serviteur de prononcer la sentence.

« Le Monastère ne te reconnait plus comme un de ses pairs. Crispin Lohengrin, tu es chassé de nos rangs. Puisses-tu te repentir de ton manque de discernement. »

L’air semblait plus lourd après ces mots, comme si l’on avait sonné le glas. L’ancien chasseur voulut se redresser, faire face à ses deux bourreaux, mais il ne le put. Un poids, une douleur, se répercuta sur l’entièreté de son corps pris de spasmes, comme s’il fut foudroyé alors que Valeryon le fixait, le bras tendu vers lui.

« La Famille Valsonge te juge coupable de l’avoir desservie. Et estime que tu leur dois réparation. »

Cloué par le sortilège du sorcier Valsonge, Crispin ne pouvait que voir le châtiment s’abattre sur lui. Les premiers coups d’Octave se mirent à pleuvoir. Un à un, ils le brisaient. Le sang venait peindre les pavés tandis que les traits de son visage se cabossaient, se tordaient sous le poids des phalanges. À chaque moment où l’ancien chasseur ne faisait que mine de vouloir réagir, il subissait revers de fortune, le sorcier rendant chaque lame trop brûlante pour qu’il puisse s’en saisir, brisant le répondant de ses nerfs par la foudre, lui volant l’air qui pourrait l’aider à reprendre son souffle.

Derrière eux, les chasseurs demeuraient d’une glaçante impassibilité, ou presque. Quelques mouvements, quelques réactions se faisaient ressentir, mais nul n’osait rompre les rangs. Quiconque s’interposait risquait tout autant de subir le courroux du Cerbère. Aussi, ils ne pouvaient que fixer la scène, les mâchoires parfois serrées autant que le cœur, trop conscients que ce triste spectacle était là pour les mettre en garde.

Quand enfin, il fut estimé qu’il en était assez, laissant celui qui avait fauté baigner en son propre sang, le fauteur de troubles fut redressé de force. Ses genoux fléchissaient encore lorsqu’on le plaça face à son maître, le baron.

Célestin s’avança d’un pas, et le silence, déjà pesant, sembla se faire plus dense encore. Sa voix, lorsqu’elle s’éleva, était d’une froideur abyssale, couperet d’une guillotine venant achever l’ancien serviteur.

« Crispin Lohengrin, ton sang seul ne saurait effacer tes fautes. Si tu n’es qu’un chien bon à mordre et aboyer, tu seras maté comme tel. Qu’on le prive de ses armes, et qu’on l’enchaîne. Il sera enfermé jusqu’à ce que j’estime sa dette acquittée, ou que son corps cède avant sa volonté. »

À l’ordre, on obtempéra aussitôt. Les lames tombèrent, de même que son manteau de chasse dont on le débarrassa au profit de chaînes lourdes et glaciales contre sa chair meurtrie. Et tandis qu’on l’entrainait au-delà des grandes portes, les chasseurs maintenaient leur religieux silence, aucun ne rompant les rangs, un seul et unique avertissement en leur esprit.

Malheur au félon, car le Cerbère ne lui laissera ni refuge ni clémence.

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