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[Valeryon] Traités et récits

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Eul' Il y a 1 semaine et 5 heures

La Cueillette Hivernale

Les arbres sombres se tordaient en s’extirpant de la neige, comme de vieux membres arthritiques. A travers la brume scintillante, ils en étaient presque effrayants, si Valeryon n’en avait pas mémorisé chaque contorsion. Il lui semblait, à chaque sortie, qu’il retrouvait la forêt du Val des songes, comme une vieille amie, qu’il avait connu naguère si verte et pleine de vie, et qui lui semblait désormais comme transie par son propre hiver. Un endroit que les autres trouvaient lugubres, quand lui y voyait une singulière alchimie. Le lieu d’une promenade parfaite pour une meute de chiens agités. Ou presque.

« Quelle idée de les avoir emmenés. A nous arracher les racines avec leurs sales pattes… » Soupirait Valeryon, sa voix trainant comme s’il tirait encore quelques chaînes. Sa silhouette longiligne elle-même semblait habitée d’un poids invisible, quand bien même son pas restait vif et ferme. Il s’était enveloppé dans un manteau de laine anthracite, son col relevé masquant la partie inférieure de son visage. Seuls ses yeux pâles, perçants sous ses paupières lourdes, surveillaient les alentours, le faisant davantage ressembler à un oiseau de proie qu’à un homme.

Basil trottait à côté de lui, sa vivacité formant un contraste criant. Sa démarche, avec cette souplesse propre à ceux qui travaillaient au grand air, était empreinte d’une énergie brute qui faisait cruellement défaut à son père. Une forme d’assurance qui s’exprimait même lorsqu’il évoluait dans un coin de bois qu’il ne connaissait pas. Pour autant, ses yeux mauves suivaient son père avec cette admiration muette et anxieuse, une réticence farouche à trop en montrer, de peur de décevoir l'homme qu'il cherchait à connaître.

« Ils ne sont pas sortis la veille, Messire Valsonge, le blizzard soufflait trop fort. Alors, aujourd’hui, ils sont un peu foufous. » Se permit-il de préciser, encore sur la réserve quand il lui parlait. « Ils ont besoin de se dégourdir un peu. »

Valeryon pinça les lèvres pour toute réponse, observant les canidés s’ébrouer joyeusement dans la poudreuse. Il les considérait sans hostilité, mais avec la profonde fatigue du gâchis qu’ils généraient. Il aimait que chaque chose ai une forme d’utilité, et ses sorties avec Basil le confrontait à chaque fois avec l’inconsidération brute du monde.

« S’ils ont besoin de se dégourdir… » Concéda t-il, un souffle sec s’échappant de ses lèvres. « Essaye de les tenir un peu, au moins. Qu’ils n’avalent pas n’importe quoi… »

Le garçon de chenil siffla vers la meute quand le chasseur commença à s’éloigner. Valeryon avait cette fâcheuse manie de se mouvoir sans se préoccuper de son entourage dès lors qu’il avait une idée en tête. Mais cette fois, son fils sur ses talons ne semblait vouloir lui laisser cette avance. Il se faisait son ombre, quitte à ne pas savoir où ils allaient.

« Qu’est-ce que l’on cherche, Messire Valsonge ? » Finit-il néanmoins par demander en voyant son paternel s’accroupir près de rochers.

L’alchimiste ne pipait mot de prime abord, son regard clair semblant presque absent, avant qu’il ne finisse par lui répondre tout en plaçant prudemment ses pieds sur le début d’une pente.

« Caltha Palustris Gelidus. Ou Corne d’Antre. Une plante qui ne pousse que durant la saison hivernale. Autant dire que le Fléau a fait son bonheur… Tiens-moi ça. »

Il lui tendait son sac, derrière lui, tout en agrippant une main blanche comme une serre aux roches gelées. Basil pouvait y remarquer les crevasses laissées par les mauvais traitements, et rien qu’à cette vision, il en avait la chair de poule.

« Je préfère te prévenir, je ne vais pas rester comme ça jusqu’au crépuscule. » Soupira Valeryon, l’air las, le bras toujours tendu.

Basil eu un léger sursaut et bredouilla une excuse en récupérant le sac, lui laissant toute latitude. Le sorcier se laissa alors glisser, plus souplement, en contrebas de la petite pente, son pas léger s’enfonçant dans la poudreuse jusqu’à mi-mollet. Poursuivant jusque sous le couvert des pins, il indiqua une zone au garçon de chenil, qui le suivait depuis les hauteurs.

« Elle aime les zones humides et marécageuses. Tu vois cette mousse, là, sur les troncs ? »
« Non, messire. »

Le sorcier relevait les yeux vers le garçon, et se fendit d’un « Pas faux. » en tout commentaire, lui faisant signe de le rejoindre pour qu’il lui montre ce qu’il avait repéré, au pied des pins, à moitié dissimulé par la neige.

« Là, tu vois, quand elle pousse de cette façon, ça indique la présence d’un point d’eau à proximité. Les sols alentours des conifères sont un peu plus alcalins, le Caltha Palustris Gelidus apprécie ce genre de terre, cet endroit est donc propice à la pousse. »

Basil acquiesçait religieusement, quoi qu’il ne connaissait pas toujours les mots utilisés par le Valsonge. Mais il avait compris au moins qu’il s’agissait de trouver de l’eau, et il tendit alors le doigt un peu plus au nord.

« Il y a une source par là-bas, pa… Messire. Elle termine en ruisseau. J’y emmène les chiens quand l’air saisit moins, pour boire. »

Le sorcier suivit un instant son indication, puis lui adressa un regard de coin. Encore une fois, Basil, malgré lui, sentit un frisson l’envahir, comme s’il avait dit quelque chose de mal. Mais Valeryon ne semblait pas lui en vouloir.

« Montre-moi. »

Sa demande fit bondir un peu le cœur du jeune garçon. Il s'éclaircit la gorge et commença à marcher devant, non plus à trotter, mais à guider, les épaules un peu plus droites, fier de se montrer utile à l'homme qu'il cherchait à connaître.

Valeryon le suivit sans grande hâte, attentif au silence à peine altéré des bois. Il y a quelques semaines encore, cet endroit n’était qu’un piège mortel, un tombeau à ciel ouvert, par son simple fait. Son caractère paisible lui semblait presque discordant, au point qu’il surveillait chaque pas de l’enfant qui l’accompagnait, comme de peur qu’un monstre ne vienne refermer ses crocs sur ses jambes. 

« Marche doucement.» Râla le chasseur de sa voix trainante. « On est pas aux pièces… »

Basil s’excusa aussi sec, ralentissant son pas pour demeurer à même hauteur du chasseur. Ils atteignirent finalement l'endroit qu’indiquait le garçon, un simple creux où l’eau du ruisseau coulait, laissant une boue noire et riche dans son sillage. Quelques longues feuilles, bien vertes malgré le froid, s’extirpaient de la terre imbibée.

« A quoi ça sert au juste ? » S’enquit Basil, tandis que son père commençait à arracher les pieds pour en récupérer les rhizomes.
« On s’en sert comme liant, dans les potions. Certaines substances se mélangent mal naturellement, alors on y adjoint de la Corne d’Antre, ou autre chose. Regarde, si l’on pince comme ça, le latex en sort. C’est ce qui va nous intéresser. Viens m’aider. » 

Le gamin obtempéra, malgré le froid qui coupait ses doigts quand ceux-ci entraient en contact avec la boue humide. Le silence entre eux se faisait fréquemment interrompre par les questions de Basil, qui essayait d’entretenir une conversation qui n’en était pas vraiment une. A chaque réponse, il se trouvait un peu plus bête, à se demander ce qu’un garçon de chenil pouvait bien faire avec ce genre d’homme. D’une certaine façon, ça le rendait un peu plus malheureux à chaque fois, comme mis face à l’évidence, qu’ils étaient de deux mondes différents, l’un sur un piédestal qu’il n’atteindrait jamais. Sans se rendre compte que Valeryon, en face de lui, buvait chacune de ses paroles comme chacun de ses silences.

Quand ils commencèrent à prendre le chemin du retour, après avoir réuni les chiens, l’alchimiste lui demanda s’il était disponible le lendemain.

« C’est pour le banquet du Monastère, cette fois, je me suis proposé de ramener de la viande. Tu pourras amener tes chiens avec toi ? On va devoir chasser du gibier. »

A sa proposition spontanée, le garçon sentit son poitrail se réchauffer, un sourire s’installant sur ses traits. Un vrai sourire d’enfant de onze ans, sans angoisse, sans anxiété. Un sourire qui valait toutes les chasses du monde, aux yeux de Valeryon.

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