Chargement en cours, veuillez patienter

[Crispin] Le Mythe de Lohengrin

Accueil > Forum > Registre des Gévaudois > Chroniques > [Crispin] Le Mythe de Lohengrin
Crispin Il y a 1 mois et 2 semaines

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 1.


Voilà des semaines que Crispin a rejoint la guilde des chasseurs de Brumdelin. Au début, il était resté comme une ombre : discret, réservé, silencieux. Un homme de plus parmi les capes et les odeurs de cuir humide. Mais le naturel finit toujours par revenir. Très vite, on le vit partir plus loin que les autres. Plus longtemps. Chercher des pistes que personne n'osait suivre. Il y avait dans ses yeux cette lueur particulière, celle d'un homme qui ne chasse pas seulement pour manger ou survivre, mais pour sentir son sang battre plus fort.

Le frisson de la traque l'empoignait à nouveau. Alors Crispin écoutait. Dans les tavernes, près des feux, auprès des anciens. Il recueillait les légendes locales, prédateurs trop grands pour être des bêtes, ombres qui rôdent entre les arbres, créatures que les conteurs jurent avoir vues une seule fois avant de ne plus jamais s'aventurer dans ces bois.

Mais il lisait aussi. Manuscrits poussiéreux, chroniques oubliées, récits de héros morts depuis des siècles, surtout lorsqu'ils mentionnaient des armes. Des lames anciennes. Des outils faits pour tuer ce que les hommes ordinaires ne peuvent pas abattre. Car sa propre collection s'était amaigrie depuis son départ du monastère. Et parfois, lorsque son regard se posait sur la dague d'un chasseur ou sur la lame rare d'un trophée trop lourd pour son porteur.

Ses doigts démangeaient. Crispin n'avait jamais cessé d'être un voleur de lames. Voler aux morts. Voler aux monstres. Voler à ceux qui portent des armes trop grandes pour eux. Et plus la proie est grande plus la tentation devient délicieuse.
Crispin Il y a 1 mois et 2 semaines

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 2.


Dans le Val des Songes, il y a cette silhouette. Blême. Livide. Juste Crispin.

Il ne marche pas, il glisse presque, à grandes enjambées, avalant les sentiers invisibles comme s'il les connaissait mieux que les bêtes elles-mêmes. Son bivouac est bas, écrasé contre la terre, dissimulé sous les ronces et les broussailles, indétectable pour qui ne sait pas chercher.

La plupart du temps, il ne bouge pas. Immobile. Silencieux. Il va jusqu'à coincer de la neige entre ses lèvres pour étouffer la buée de son souffle. Ne rien laisser. Ne rien trahir. Alors il attend.

Les heures passent. Les rafales tordent les pins. La forêt respire et lui avec elle. Il s'accorde au rythme du vent, au craquement du bois, à la lente tension des branches sous le gel. On ne le distingue plus du décor. Il devient une ombre parmi les ombres. Mais ses yeux, eux, veillent. Fixes. Patients. Habités. Arc à portée. Couteau d'égorgeur accroché aux braies.

Et si la forêt ne lui offre rien. Si aucune piste ne rompt le silence, si aucun frisson ne vient mordre son échine, alors Crispin ne force pas.

Il reste encore quelques jours. À observer. À écouter. À s'imprégner. Puis, sans bruit, il plie son bivouac. Le Val des Songes derrière lui, il reprend la route de Brumdelin, sans triomphe, sans trophée, comme si cette absence faisait partie du rituel. Là-bas, il redevient presque ordinaire. Il tanne le cuir. Dépece le gibier. Affûte ses lames en silence. Une vie simple. Discrète. Un chasseur parmi d'autres mais sous cette routine tranquille, quelque chose veille encore car Crispin ne chasse jamais vraiment pour vivre. Il attend simplement la chasse qui le fera vibrer.
Crispin Il y a 1 mois et 2 semaines

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 3.


Brumdelin n’avait rien d'un Val, pas de silence, pas de souffle contenu entre les pins. Ici, tout vivait trop fort, trop proche, les voix, les pas, les odeurs mêlées de cuir, de bière et de suie. Crispin s'y faisait. Ou du moins, il essayait.

Cette semaine-là, il avait été chargé d'une tâche simple : livrer plusieurs peaux tannées à un artisan du quartier bas, un vieil homme réputé pour travailler le cuir fin destiné aux fourreaux et aux harnais de chasse. Rien de glorieux. Rien qui fasse battre le cœur. Juste marcher. Livrer. Repartir.

Mais en traversant les ruelles étroites, son regard fut accroché. Une échoppe ambulante. Discrète. Presque invisible entre deux bâtisses mal alignées. Et dans la vitrine, une lame.

Pas une arme de parade. Non. Une vraie. Fine. Parfaitement équilibrée à l'œil nu. Le genre de couteau qui n'est pas fait pour être exposé mais utilisé. Crispin ralentit puis s'arrêta. Son regard ne quittait plus la lame. Quelqu’un d'autre l'avait déjà vue.

Un homme, large d'épaules, mine rude, sans doute un chasseur ou un mercenaire de passage. Il entra sous la toile du marchand sans hésiter. Crispin resta dehors. Une seconde. Deux. Puis il continua son chemin, résigné.
Crispin Il y a 1 mois et 1 semaine

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 4.


"Maudit fantôme !"  Crispin ne se contenta plus de passer à Brumdelin. Il y resta. Et très vite, sa présence devint difficile à ignorer.

Ce n'était pas qu'il parlait davantage, ni même qu'il s'imposait. Au contraire. Il s'effaçait. Trop facilement. Trop souvent. On le voyait dans une ruelle, occupé à une tâche quelconque, puis, l'instant d'après, il n'y était plus. Personne ne le voyait partir. Personne ne le voyait arriver non plus. On commença à le remarquer dans les angles morts. Derrière une épaule. À quelques pas, immobile, à observer sans intervenir. Ses yeux rouges se posaient sur les gestes, sur les habitudes, sur les gens eux-mêmes, avec une attention qui n'avait rien de sociale. Il ne regardait pas pour comprendre. Il regardait comme on jauge.

Certains chasseurs firent mine de ne pas y prêter attention. D’autres écourtèrent leurs discussions lorsqu’il se trouvait dans la même pièce. On ne lui reprochait rien de précis. Mais il y avait ce décalage, cette impression persistante qu'il n'était pas tout à fait là pour les mêmes raisons que les autres. Un soir, un ancien jura l'avoir senti derrière lui alors qu'il affûtait ses lames. Il s'était retourné aussitôt, prêt à envoyer un coup de coude. Il n'y avait personne. Pourtant, en relevant les yeux vers l'extérieur, il aperçut Crispin déjà dehors, à plusieurs mètres, immobile dans la neige, comme s'il n'avait jamais été ailleurs.

L'histoire circula sans s'amplifier, mais elle resta.
Quelques jours plus tard, une piste fut relevée en lisière du Val des Songes. Large, profondément marquée dans la neige durcie, irrégulière dans son espacement. Trop lourde pour être celle d'un animal. Trop brute pour appartenir à quelque chose de naturel.
Le mot fut prononcé sans insistance : ogre. Un de ces démons à ventre-rouge dont on parlait rarement autrement qu'au conditionnel. Rien ne confirmait sa présence, mais les traces, elles, ne laissaient pas beaucoup de place au doute. Crispin n'attendit pas. Il suivit la piste seul à l'instar d'un ces limiers trop confiant, sans prévenir. Son absence ne fut remarquée qu'après coup lorsque les chasseurs se rejoignirent pour remonter la piste.

Il trouva l'ogre en milieu de journée, dans une clairière déformée par ses passages répétés. La neige y était retournée, souillée, piétinée jusqu'à révéler la terre gelée en dessous. Une carcasse à moitié éventrée reposait à ses pieds. Le démon se nourrissait encore, arrachant des morceaux de viande à pleines mains, mâchant sans se presser. Crispin s'arrêta à distance raisonnable et observa quelques instants. Le rythme de la respiration. La répartition du poids. La manière dont la créature se déplaçait, lente mais stable, sûre de sa masse.

Puis il se mit en mouvement. Il utilisa le seul art occulte qu'il maîtrisait : une forme de dissimulation occulte, il faisait sienne les techniques de camouflage des démons. Rien de parfait cependant, rien de propre, mais suffisant pour brouiller sa présence dans les ombres. Sa silhouette devint moins nette, moins accrocheuse pour l'œil humain autant que l'œil de l'impie.

Il s'approcha sans détour avec une intention d'égorgeur, une volonté meurtrière qui l'habitait, il voyait enfin là l'occasion de répandre le sang dans un exultoire qu'il recherchait tant. Le premier coup fut porté sur le flanc. La lame entra, mais s'enfonça difficilement dans l'épaisseur de chair et de graisse. Crispin dut forcer pour atteindre quelque chose de plus profond. L'ogre grogna, surpris, et se retourna dans un mouvement lourd, balayant l'air de son bras.

Crispin s'était déjà décalé, vif, il voulait écorcher à petite dose le démon pour faire durer cette sensation ennivrante qu'est l'adrénaline du combat, le frisson de la chasse qui le faisait vibrer. Il frappa une seconde fois, plus haut, sous les côtes. Cette fois, la lame trouva un point plus vulnérable. Le sang jaillit, sombre et épais, contrastant avec la neige. La réaction fut immédiate.Le démon pivota et lança un coup massif, sans précision mais d'une puissance écrasante. Crispin fut projeté en arrière et heurta un tronc avec violence. l'impact lui coupa le souffle, mais il se redressa presque aussitôt, sans chercher à prendre de distance.
L'ogre avançait déjà. Crispin revint à lui, trop près pour reculer proprement. Il passa sous le bras de la créature et planta sa lame dans la cuisse, profondément cette fois. Le sang coula plus librement, une artère venait d'être sectionnée par le fil de lame du dément, et l'ogre hurla, tentant de refermer sa main sur lui. La prise se fit. Mal, mais suffisamment pour le soulever partiellement. Crispin réagit immédiatement. Il enfonça sa lame dans le bras qui le tenait, jusqu'à la garde. La pression céda. Il retomba dans la neige, roula pour se dégager et se releva sans attendre.

À partir de là, le combat se dégrada. Il n'y eut plus de rythme, plus de retenue. Crispin ne cherchait plus à économiser ses gestes ni à frapper juste. Il frappait vite, fort, et souvent au même endroit, creusant les blessures plutôt que d'en chercher de nouvelles. Chaque ouverture était forcée, chaque échange accepté sans réelle tentative d'évitement.

Il encaissa un second coup qui le fit trébucher, sentit son propre sang commencer à couler, mais ne ralentit pas. Profitant d'un déséquilibre du démon, il s'agrippa à lui, planta sa lame dans son épaule pour se hisser et continua de frapper, au cou, à la mâchoire, à l'œil, sans ordre précis. L'ogre tenta de le décrocher, de l'écraser contre le sol, mais Crispin resta accroché, poursuivant ses attaques avec une insistance qui dépassait la simple nécessité de tuer. Quand la créature finit par s'effondrer, ce ne fut pas sous un coup net, mais sous l'accumulation des saignées, le sol nivéen avait été repeint en un rouge noirâtre maladif.

Crispin ne s'arrêta pas immédiatement, il avait été le tueur de cette créature et il serait l'équarrisseur de sa carcasse putride. Même après la chute, il continua. Les coups devinrent plus courts, plus rapides, moins précis. Il frappait dans une chair déjà ouverte, répétant les gestes comme pour s'assurer qu'il ne restait rien à relever. Lorsqu'il s'immobilisa enfin, le corps n'avait plus vraiment de forme identifiable. Il resta debout un moment, le souffle encore lourd, le regard posé sur ce qu'il venait de faire.

Puis il quitta les lieux. Quand il revint à Brumdelin, personne ne lui demanda de récit, son propre état parlait de lui-même. Mais la rumeur circula tout de même car l'un des chasseurs avait vu le massacre dans l'ombre d'une brousse avant de prendre la fuite par peur d'être le prochain. Et cette fois, la rumeur parlait pas d'un chasseur. Elle parlait d'un homme errant que les Valsonge avait recueilli et dressé comme mastiff monastique avant de le rendre à la nature à l'état de tueur autonome instable, tout le monde le sait, tout le monde le pense à Brumdelin, l'enfant blême né sous les mauvais présages des austères voyantes finirait tôt ou tard par éteindre les dernières braises d'humanité dans son regard.
Crispin Il y a 1 mois et 4 jours

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 5.


Depuis l'exode, à Portelune, Crispin avait remarqué le chat. Pas immédiatement comme une présence importante. Plutôt comme un détail qui revenait. Un chat noir. Maigre, nerveux, le poil en bataille, avec cette manière de se déplacer comme s'il n'appartenait à personne. Ni au fortin, ni aux habitants, ni même aux autres bêtes. La première fois, il le vit perché sur une pile de caisses, près des réserves. L'animal le fixa sans bouger pendant qu'il passait, les yeux brillants, presque trop attentifs. Crispin continua sa route sans s'arrêter. Il le revit le lendemain. Cette fois, près des remparts, à observer les archers en faction. Le chat était assis, parfaitement immobile, comme s'il montait lui aussi la garde. Lorsqu'un soldat fit un pas dans sa direction, il disparut sans bruit.

Puis encore. Dans une ruelle étroite entre deux bâtiments, là où Crispin s'était arrêté pour nettoyer une lame. Il leva les yeux un instant, et le chat était là, à quelques mètres, à le regarder travailler. Il ne bougea pas. Pas même lorsque Crispin reprit son geste. Il resta jusqu'à ce que ce soit terminé, puis s'éclipsa. Au fil des jours, la présence devint difficile à ignorer. Le chat apparaissait toujours au moment où Crispin était seul. Jamais en plein groupe, jamais au milieu des autres. Comme s'il choisissait ses instants. Une fois, Crispin sentit quelque chose lui frôler la jambe en passant derrière lui. Il se retourna aussitôt, prêt à réagir. Il n'y avait rien... si ce n'est la queue noire du chat qui disparaissait derrière un angle de mur.

Une autre fois, alors qu'il s’était installé à l'écart pour manger, il trouva le chat déjà là, assis à quelques pas, à attendre. Pas agressif. Pas craintif non plus. Juste... présent. Crispin jeta un morceau de viande. Le chat ne se précipita pas. Il attendit quelques secondes, comme pour vérifier quelque chose, puis s'approcha et mangea sans bruit. Le lendemain, il était revenu. Certains à Portelune commencèrent à en plaisanter. On parla d'un chat de malheur, d'un mauvais présage qui suivait les patrouilles, d'une sale bête qu'il valait mieux ne pas croiser avant de partir en mission. D'autres jurèrent qu'il portait la poisse, qu'il apparaissait toujours avant un incident, une chute, une mauvaise rencontre.

Crispin entendit tout ça. Sans y réagir. Le chat continua. Sur un toit, à le suivre du regard. Sur un muret, à l'attendre sans raison apparente. Dans l'ombre d'un passage, juste assez visible pour être remarqué. Il ne cherchait pas le contact. Mais il ne disparaissait plus complètement non plus. Un soir, Crispin s'arrêta plus longtemps que d'habitude. À l'écart, comme souvent. Le chat était déjà là. Assis, face à lui. Ils restèrent ainsi quelques instants, sans mouvement. Puis Crispin sortit un morceau de viande plus conséquent et le posa au sol, sans le lancer cette fois.

Le chat s'approcha, lentement. Sans détour. Il mangea. Puis resta. Crispin ne chercha pas à le chasser. Il ne tenta pas non plus de l'attirer davantage. Il se contenta de se relever et de reprendre sa route. Le chat le suivit. Pas de près. Pas collé. Mais suffisamment pour être là. Les jours suivants, la distance diminua. L'animal ne disparaissait plus complètement. Il restait dans son sillage, apparaissant moins comme une coïncidence que comme une habitude. Ceux qui les croisèrent ensemble firent rapidement le lien. Le chat noir. Le chasseur blême. À la fin de la semaine, il n'y eut pas vraiment de moment précis où cela devint officiel. Pas de geste symbolique. Pas de décision annoncée. Simplement un fait. Le chat était là. Et il restait. À Portelune, certains dirent que ça lui ressemblait bien. Un animal de mauvais augure pour un homme qui l'était déjà. Crispin, lui, ne mit pas de nom dessus. Il avait simplement son nouveau compagnon : Le Chat.
Crispin Il y a 3 semaines et 6 jours

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 6.


Cette semaine-là, Crispin s'éloigna plus souvent des abords de Portelune, préférant les sentiers secondaires aux routes surveillées. Les convois s'y faisaient plus rares, et avec eux les regards, les questions, les attentes. Il avançait sans objectif précis, se contentant de suivre les chemins qui s'effaçaient peu à peu sous la neige, là où le territoire redevenait moins contrôlé.

Sur l'un de ces détours, il tomba sur une sépulture sommaire, marquée à la hâte. Une pierre plantée de travers, quelques planches mal ajustées, et la terre encore récente. Rien d'inhabituel dans ces régions où les morts s'accumulent plus vite qu'on ne les honore. Crispin s'arrêta non pas par respect mais par observation, le regard zélé sur la monticule.

La forme sous la terre était encore lisible, à peine tassée. Quelqu'un avait pris le temps de l'enterrer, mais pas celui de le délester. L'arme dépassait légèrement, coincée entre les planches, mal dissimulée.

Il s'accroupit, écarta sans ménagement ce qui couvrait le corps et récupéra la lame. Elle était encore en bon état. Pas exceptionnelle, mais équilibrée, entretenue. Utilisable. Il la testa brièvement en main, puis la glissa à sa ceinture sans un regard de plus pour la tombe.

Le mort n'en ferait plus rien. L'acier, lui, avait encore une utilité avant que la lame ne se ternisse.

À Portelune, une histoire commença à circuler dès le lendemain.

Pas criée sur la place, ni répétée comme une vantardise. Elle passa de bouche en bouche, reprise par ceux qui l'avaient entendue directement du gamin, encore marqué par ce qui s'était passé sur les sentiers en contrebas du Val. Il racontait qu'il était parti seul, trop tôt, avec un sac à moitié rempli et pas assez de prudence. Qu'il pensait gagner du temps en coupant par un passage étroit entre deux talus, un endroit où personne ne patrouillait vraiment.

C'est là qu'ils l'avaient pris. Trois hommes. Pas des chasseurs. Ils l'avaient plaqué au sol sans difficulté, vidé son sac, fouillé sans même faire semblant de discuter. Il avait essayé de parler, d'expliquer, mais ça n'avait rien changé. L'un d'eux l'avait frappé pour le faire taire.

Puis il avait vu quelqu'un arriver. Un type seul. Pâle. Silencieux. L'aspect cadavérique et le manteau noir comme le désespoir, un pas pressé et pourtant muet. Il disait que l'un des brigands avait ri en le voyant, qu'il lui avait demandé s'il s'était perdu. Que l'homme n'avait répondu que par une sinistre maxime concernant un chemin du sang à trouver pour sa nouvelle lame.

Après, tout était allé vite. Le premier avait attaqué, et il n'avait même pas compris comment il s'était retrouvé au sol que ses tripes arboraient déjà la fine couche nivéenne d'un rouge profane. Le gamin insistait là-dessus : il n'avait presque rien vu. Juste le mouvement et un éclat métallique puis plus rien. Les deux autres avaient essayé de réagir, mais c'était déjà trop tard. L'homme ne reculait pas, ne parlait pas, ne laissait pas d'espace, il était comme l'un de ces prédateurs surgissant des ombres avec l'idée de tuer pour le plaisir au lieu de manger.

Il frappait comme s'il savait déjà comment ça allait finir. Le deuxième avait pris un coup de trop près pour s'en relever, le visage mortifié tel que nul n'aurait su retrouver les morceaux disparus. Le troisième avait tenté de fuir, mais il n'était pas allé loin. Le gamin disait qu'il avait entendu le bruit avant de voir le corps tomber, comme si tout s'était joué en une seule action.

Après ça, plus rien. Le silence.

Le blême avait récupéré ses armes, comme si de rien n'était, puis s'était tourné vers lui. Il lui avait juste dit de ramasser. Rien d'autre. Le gamin racontait qu'il avait obéi sans réfléchir, qu'il avait rassemblé ce qui restait de ses affaires pendant que l'autre attendait, sans le presser, sans l'aider non plus. Et qu'il avait cru que c'était fini. Que l'homme allait partir comme il était venu. C'est là que son récit changeait de ton.

Il disait qu'il l'avait reconnu. Pas tout de suite. Pas à son visage, mais à quelque chose dans sa manière de se tenir, de bouger, comme ces histoires qu'on entend sans vraiment y croire. Alors il avait parlé.

Il avait demandé si c'était lui, l'un des héros de la guerre de Gévaudan. Il jurait que l'homme s'était arrêté comme tétanisé à l'entente de ces mots avant qu'il ne se retourne de moitié. Avant de lui répondre d'un ton marqué par une désarroi erratique.

"Plus maintenant."

À Portelune, ceux qui écoutaient ne savaient pas trop quoi en penser. Certains haussaient les épaules. Un type dangereux qui avait fait le travail à la place des gardes, rien de plus. D'autres retenaient surtout la manière dont le gamin racontait la scène, sans chercher à embellir, sans ajouter de détails inutiles. Ce n'était pas une histoire de bravoure. Pas vraiment. Mais un détail revenait souvent. Le gamin ne parlait pas d'un sauveur. Il parlait d'un homme qui aurait pu continuer sa route sans s'arrêter. Et qui, pourtant, ne l'avait pas fait.

Voilà une histoire de fer, de sang et d'héroïsme perdu à travers les sentiers creusés par les cendres de l'occultisme. Esprit marqué par le zèle, bras armé d'une justice digne de la loi de talion. Un fantôme du Val des Songes, une hantise que l'on raconte pour effrayer les enfants de Portelune, pour les décourager du vol à la tire. Certains auraient pu jurer reconnaître Crispin dans cette histoire, qui d'autre que le blême clébard des Valsonges peut mieux remplir ce rôle de boucher des sentiers invisibles.
Crispin Il y a 2 semaines et 6 jours
♦ Musique ♦

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 7.


Crispin reparut brièvement à Portelune, mais seulement le temps nécessaire. On le vit entrer au fortin à la tombée du jour, traverser les ruelles encombrées sans ralentir, ignorer les regards curieux et les quelques voix. Il ne s'arrêta pour personne. Son chemin le mena droit vers l'arrière des palissades, là où s'empilaient caisses, cordages et restes de vivres. Le chat noir était là. Juché sur son perchoir habituel, maigre et nerveux comme toujours, il observa Crispin approcher sans bouger. Le blême se contenta de s'accroupir, posa deux doigts sur le bois et attendit. Le félin descendit de lui-même, tourna une fois autour de ses bottes puis grimpa sur ses affaires avec l'aisance d'un animal qui avait déjà choisi. Crispin se releva, récupéra son paquetage et repartit aussitôt. Il n'était revenu à Portelune que pour cela.

Il s'enfonça ensuite dans le Val des Songes, plus profondément qu'à l'ordinaire. L'expédition contre Vax’ith avait laissé derrière elle du bruit et Crispin préférait la forêt à ces bavardages. Il marcha plusieurs jours entre neige sale, troncs noirs et brouillard bas, suivant moins des pistes visibles préférant les anomalies discrètes, des traces effacées trop proprement, des restes de feu enterrés sous la cendre, des marques gravées sur l'écorce à hauteur d'homme. Quelqu'un vivait là, hors des routes connues.

Le camp était caché dans une clairière, protégée par les reliefs et les fourrés. On n'en percevait rien avant d'être presque dessus. Quand Crispin y entra, quatre silhouettes étaient déjà tournées vers lui.

Deux tenaient des arbalètes courtes. Un troisième se leva d'un bond près du feu. Le dernier, un vieil homme sec au manteau rapiécé, resta assis sur une souche. Le troisième homme fixa Crispin une seconde, puis sa main alla aussitôt à son couteau. Crispin le reconnut presque au même moment.

Un des brigands du sentier. Celui qui avait survécu de peu à leur précédente rencontre, l'homme au flanc ouvert qui avait dû sa vie à la confusion et à la mort des autres. Le bandit cracha au sol.

"Lui ? Ce chien-là ?"

Il fit un pas en avant, lame tirée. Crispin bougea déjà. Sa main trouva sa dague, son poids passa sur l'avant du pied, prêt à trancher la distance.

"Assez."

La voix du vieil homme claqua sèchement.

Il s'était levé sans qu'on le remarque vraiment, et se tenait désormais entre eux deux, une main levée vers chacun.

C'était Nivhell de Pâlesang.

Un homme qui avait depuis longtemps préféré la loi du couteau et des mauvais sorts à celle des tribunaux, des serments et des seigneurs. On lui prêtait mille origines contradictoires : fils de gitans pour les uns, enfant de la capitale pour les autres, rejeton oublié d'une lignée plus noble qu'il ne l'admettait jamais. Lui entretenait le doute avec plaisir.

Ce qui, en revanche, ne faisait débat pour personne, c'était son obsession. Nivhell voulait tout apprendre. Chaque malédiction, chaque contre-sort, chaque rite abandonné, chaque formule que des gens plus sages avaient jugé bon d'enterrer. Il poursuivait le savoir comme d'autres poursuivent l'or, avec moins de scrupules encore. S'il fallait ruiner un homme, trahir un allié ou dépouiller un mort pour obtenir une page de plus, il le faisait sans se troubler.

Autour de lui gravitaient des semblables : nobles désargentés, fils perdus de bonnes maisons, sangs-de-bourbe, coupe-jarrets instruits, bâtards trop ambitieux et curieux sans morale.

Une sale meute. Mais une meute utile. Nivhell regarda tour à tour Crispin et le brigand blessé.

"Vous allez vraiment gâcher deux bonnes colères pour une vieille dette de route ?"

Le survivant serrait encore sa lame, la mâchoire crispée. Nivhell poursuivit, plus calme.

"Tu lui en veux d'avoir gagné. Très bien. Toi, tu lui en veux d'être encore debout. Très bien aussi. Mais aucun de vous ne sait lire ce que j’ai sous coffre, et ça, c'est plus grave que vos blessures."

Il désigna les caisses du camp d'un geste sec.

"Le sang règle beaucoup de choses. Jamais l'ignorance."

Puis il eut un rictus mauvais, plein d'ambition à en noyer le monde.

"Vous partagez déjà quelque chose de plus solide qu'une rancune : l'amour de ce que les autres craignent. Alors gardez vos couteaux pour ceux qui meurent sans comprendre."

Le silence pesa quelques instants. Le bandit rengaina le premier, non sans lancer à Crispin un regard chargé de promesses futures. Crispin relâcha légèrement sa posture. Cela suffisait.

Ils n'étaient ni chasseurs ni soldats.
Le groupe survivait de rapines discrètes, de contrebande et d'excursions vers des lieux que les gens raisonnables évitaient. Leur véritable richesse venait de ce qu'ils rapportaient : talismans, os gravés, reliques souillées, pages arrachées à des ouvrages interdits, objets dont personne d’honnête ne voulait garder la garde. Des bandits, oui. Mais des bandits qui lisaient. Nivhell désigna une place libre près du feu.

"Assieds-toi, spectre, je sais reconnaître les visages qui embellissent les rumeurs, je te connais, oui mais ici, on juge moins les mains tachées que les esprits vides."

Crispin resta. Par intérêt plus que par confiance. Ils lui parlèrent des ruines inexplorées encore, des cultes enterrés trop vite, des marques que laissent certaines présences lorsqu'elles traversent longtemps un lieu. Ils nommèrent des choses que d'autres préféraient nier. Puis Nivhell ouvrit un coffre étroit et en sortit un livre enveloppé dans une toile huilée.
Le grimoire était compact, relié d’un cuir noir fendillé, maintenu fermé par un fermoir de cuivre verdi. Ses pages gondolées portaient des schémas nerveux, des notes serrées, des formules corrigées par plusieurs mains impatientes.

"Celui-ci n'impressionne personne. C'est bon signe. Les livres vaniteux tuent vite. Les modestes enseignent d'abord."

Il posa l’ouvrage devant Crispin.

"Prends-le. Si tu n'en tires rien, tu nous le rendras un jour sans le vouloir."

Crispin saisit le livre sans poser de question. Nivhell éclata d’un rire bref.

"Voilà enfin quelqu’un qui connait la vraie valeur des choses."

Il ne repartit pas le lendemain. Ni les jours suivants. On le vit bientôt participer aux rondes, poser des pièges, revenir de maraudes avec du gibier. Le bandit qu'il avait blessé ne lui parlait presque pas, mais les deux hommes apprirent vite à se croiser sans tirer l'acier. Le chat noir, lui, adopta le camp dès la première nuit.
Et lorsque les autres vidaient leurs bouteilles ou se disputaient autour des braises, Crispin restait à l'écart, le félin roulé contre son manteau, à tourner lentement les pages du grimoire.

À Portelune, on continua quelque temps à croire qu'il reviendrait.
Puis l'absence de la semaine du blême cessa d'étonner. Dans le Val, en revanche, une nouvelle rumeur naquit : celle du spectre blême qui ne chassait plus seul, mais en compagnie d'hommes qui préfèrent l'acier à un doux foyer et les sorts à une compagnie honnête. Acier et fer, c'est tout ce qu'un homme de leur trempe a besoin et ils l'ont bien compris. Nivhell préparait Crispin, il le mettait au courant des prochains coups de cette bande de ruffians des bois et ils frapperaient bientôt pour acquérir le savoir.
Crispin Il y a 1 jour et 13 heures
♦ Musique ♦

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 8.


À Brumdelin, lorsque les nuits deviennent trop longues et que le vent cogne contre les volets comme des phalanges gelées, il arrive encore que les anciens parlent de certaines choses qu'il vaudrait mieux laisser mortes. Ce soir-là, dans l'arrière-salle d'une auberge noyée de fumée, le vieux Griselin avait vidé plus de gnôle que de raison. Son œil unique fixait les flammes basses de l'âtre pendant que quelques jeunes chasseurs écoutaient sans trop oser l'interrompre. Le vieux avait cette voix râpeuse des hommes qui ont trop crié dans le froid et trop respiré l'odeur du charbon brûlé. Quelqu'un avait prononcé le nom de Pâlesang. Et Griselin avait cessé de sourire.

"Vous autres... vous pensez que les monstres, ça naît dans l'Néant."

Le vieil homme cracha dans les braises un juron baveux.

"Mais y'a pire que les démons. Les démons, au moins, ça suit sa nature. Ça dévore parce qu'ça sait faire qu'ça. Un homme… un homme choisit. Et c'est ça qui rend certains bien plus dégueulasses. Nivhell, j'l'ai croisé y'a longtemps lors du règne noir du Père-baron, lorsque les chasseurs monastiques étaient craints et que leur nom était synonyme de terreur et d'effroi. Bien avant vos histoires de jeunesse et de démons infernaux. À l'époque, il avait déjà cette sale gueule de cadavre intelligent. Pas vieux. Jamais eu l'air vieux d'ailleurs. Juste... usé. Comme si la vie voulait plus vraiment l'porter mais qu'ça refusait d'crever aussi."

Le silence s'était installé dans la pièce. Même le feu semblait crépiter moins fort. Aucun des jeunes chasseurs ne voulaient interrompre ce récit.

"On racontait qu'il venait d'troupes ambulantes. Des gitans. Des voleurs d'grand chemin. Des gens qui vivaient sous les roues et les mauvais cieux. Mais lui, il était différent très tôt. Les autres volaient d'l'argent. Lui volait les choses qui font du mal, les objets des mille malheurs."

Griselin leva lentement son doigt noueux et son regard glissa vers les plus jeunes.

"Des dents de pendus. Des gris-gris trouvés dans les charniers. Des bouquins écrits avec des encres qu'auraient dû rester dans des corps."

Il eut un rire bref, sans joie. Le vieux se pencha légèrement vers l'avant.

"Et il lisait tout. Absolument tout. Comme un chien affamé. Y'en a qui disent qu'la première fois qu'il a tué quelqu'un, c'était un autre gamin d'sa troupe. Pour une bague. Pas pour l'or. Pour l'inscription dedans. Rune ou promesse familiale, l'histoire ne le dit pas."

Il tapota lentement le bois de la table.

"Il l'aurait empoisonné, puis ouvert pendant qu'il agonisait encore pour voir combien de temps le corps réagit à la peur avant d'crever."

Il tapota lentement le bois de la table. Un des jeunes eut un mouvement de dégoût. Griselin hocha lentement la tête.

"Ouais. C’est l'effet qu’il fait aux gens normaux."

Le vieux reprit après un silence.

"Mais le pire, c'est pas les meurtres. Des tueurs, j'en ai vu toute ma vie. Non. Le pire chez Pâlesang... c'est qu'il regarde les hommes comme nous on regarde du gibier suspendu. J'me souviens d'une histoire dans l'est du Val. Un hospice touché par une saloperie de maladie. Les malades pourrissaient debout et lui est resté là-bas tout l'hiver. Mais la vérité était que cette hospice n'était qu'une illusion, une bicoque étroite, il vendait du rêve, il vendait l'espoir d'une guérison. Quand les gardes sont allés voir à l'intérieur... y'avait plus un seul malade vivant. Plus un. Et les rares survivants, eh'... Vendu comme esclave."

Griselin avala une longue gorgée de sa pinte dans une rasade méritoire avant de grogner un son caverneux dans l'enfer de sa trachée.

"Mais y'avait des pages partout. Des notes. Des dessins. Des corps ouverts proprement. Comme un boucher qui cherche à comprendre comment fonctionne une bête."

Un jeune demanda, presque à voix basse :

"Pourquoi personne l'a tué ?"

Griselin fût pris d'un rire sec et nerveux avant qu'il ne mourut pour laisser naître un rictus maladif.

"Parce qu'les hommes comme lui savent toujours trouver pire qu'eux pour survivre. Et parce qu'il est utile."

Le mot resta suspendu comme une mauvaise odeur.

"Les nobles ruinés vont vers lui. Les érudits déshonorés vont vers lui. Les chiens galeux qui veulent du pouvoir vont vers lui. Il leur promet pas l'or ni la gloire. Il leur promet des réponses. Et y'a rien de plus dangereux qu'un homme désespéré qui croit enfin comprendre quelque chose."

Un silence lourd retomba sur la pièce. Puis Griselin reprit une dernière fois, plus lentement.

"J'vais vous dire c'qui m'fout réellement la trouille avec Nivhell de Pâlesang... C'est pas qu'il fasse des horreurs."

Il secoua doucement la tête.

"C'est qu'après tout c'qu'il a vu... tout c'qu'il a fait... il dort encore la nuit... Y'a une autre histoire. Une vraie saloperie, celle-là. Même pour lui."

Le vieil homme reprit sa gourde avant de poursuivre.

"Un noble déchu aurait contacté Pâlesang y'a des décennies. Un petit seigneur nerveux, riche mais pas assez fou pour se payer les tueurs monastiques des Valsonges. Sa famille possédait une vieille crypte sous son manoir. Une d'ces tombes anciennes qu’on laisse fermées parce qu'ouvrir certaines portes finit toujours par coûter plus cher qu'prévu. Sauf qu'un démon s'y serait installé. Au début, les histoires parlaient simplement de bruits sous la pierre. Puis des serviteurs auraient disparu. Ensuite les murs se seraient mis à saigner la nuit. Alors le noble paniqua. Et comme les hommes paniqués prennent toujours les pires décisions... Il engagea Nivhell. Pâlesang est arrivé avec sa bande."

Griselin leva lentement son unique œil vers les jeunes autour de lui.

"Une belle collection d'ordures déjà à l'époque. Des tueurs, des érudits fous, des nobles ruinés qui préféraient les mauvais sorts aux prières. Et ils sont tous descendus dans la crypte ensemble. Personne sait vraiment c'qu'il y avait là-dessous. Les récits changent selon les ivrognes et les prêtres. Certains parlent d'un démon lié au sang des innocents. D'autres d'une chose plus vieille encore."

Sa voix baissa légèrement.

"Mais on sait c'qui est remonté. Rien. Absolument rien. Pendant deux jours, aucun bruit ne vint des profondeurs. Puis, la troisième nuit, les gens du manoir auraient entendu des cris sous la terre. Pas des cris d'combat. Des cris d'abattoir. Des hurlements si violents que certains serviteurs auraient tenté d'fuir immédiatement malgré la neige."

Griselin avala une longue gorgée.

"Et au matin... la crypte s'est ouverte. Le démon était encore vivant. Mais plus personne d'autre."

Les jeunes autour de lui ne bougeaient plus.

"Ni les hommes d'Pâlesang. Ni les conscrits du noble. Ni même le petit seigneur qui avait commandité l'affaire."

Griselin passa lentement sa langue sur ses dents.

"Juste des morceaux."

Le mot tomba lourdement.

"Des bouts d'corps étalés partout dans la crypte comme si quelque chose avait essayé d'ouvrir les hommes pour voir comment ils fonctionnaient à l'intérieur. Et Nivhell, lui avait disparu. Le vent cogna contre les volets. Plus aucune trace. Pas une trace d'éther identifiable. Rien."

Son regard se releva lentement.

"Mais y'a une rumeur. Certains disent que Pâlesang n'était jamais descendu là-dessous pour tuer le démon. Ils disent qu'il voulait lui parler... Un échange équitable."

Le mot semblait presque sale dans sa bouche.

"Il aurait offert sa propre bande en charpie pour obtenir des mots d'pouvoir. Des sorts. Des formules venues d'un autre plan. Et quand il eut c'qu'il voulait il aurait laissé la créature finir l'travail avant de s'évader dans les bois comme un rat quittant une cave en feu."

Un des jeunes murmura difficilement :

"Et le démon ?"

Griselin eut un sourire sans joie.

"Massacré quelques jours plus tard par des chasseurs du monastère."

Il haussa lentement les épaules.

"Triste fin pour tout le monde. C'était l'ère noire du Père-Baron, le mal vivait et prospérait mais c'est pour cela qu'aujourd'hui le Pâlesang se fait discret, peut-être a-t-il quitté la région même."

Puis il regarda les flammes une dernière fois.

"Mais bon... c'est qu'une légende urbaine."

Le silence revint et Griselin reprit sa bouteille avant de se préparer à quitter la masure.

"Après tout... on n'a jamais trouvé la moindre preuve que Nivhell de Pâlesang était vraiment impliqué. Ce ne sont que le récit d'un des servants qui a eu l'intelligence de fuir aux premiers cris, un récit décousu par la peur, soutenu par la terreur, suintant de la sale odeur de l'angoisse accrochée aux tripes."
Crispin Il y a 1 jour et 13 heures
♦ Musique ♦

Mythe de Lohengrin et ses péripéties. Volet 9.


Le groupe de Nivhell de Pâlesang voyagea presque uniquement de nuit. Depuis le Val des Songes jusqu'à Clairval, ils évitèrent les routes fréquentées, les relais encore habités et les patrouilles trop attentives. Ils longeaient les forêts, traversaient les champs gelés et dormaient rarement plus de quelques heures avant de repartir. Nivhell refusait les regards curieux. il disait souvent que les hommes honnêtes posaient davantage de problèmes que les monstres. Crispin suivait sans discuter, il restait un bon soldat qui ne posait jamais de question. Depuis plusieurs jours, pourtant, quelque chose revenait sans cesse dans son esprit. "Héros." Le mot tournait en boucle dans sa tête comme une mauvaise prière. Et désormais il marchait au milieu d'une bande d'occultistes et de charognards vers des catacombes. Le contraste lui donnait parfois la nausée.

Les cryptes de Clairval empestaient l'humidité et la vieille mort lente. Les souterrains s'étendaient sous la ville comme des entrailles ouvertes, noyés dans des siècles de poussière, d'ossements et de rites oubliés. La torche portée par Nivhell projetait des ombres nerveuses sur les murs tandis que les bottes du groupe écrasaient régulièrement des fragments de squelettes trop anciens pour encore avoir un nom.

Cela faisait près de deux heures qu'ils erraient sous terre. Personne ne parlait beaucoup. Même les hommes de Pâlesang semblaient respecter le silence poisseux du lieu. Nivhell, lui, avançait avec une certitude inquiétante. Comme s'il connaissait déjà les lieux. Comme si quelque chose l'attendait plus loin. Puis ils atteignirent finalement une vaste antichambre soutenue par des colonnes fissurées. De vieux autels rongés par le temps y reposaient encore, entourés de cadavres momifiés vêtus de haillons cultistes. Le démoniste sourit immédiatement.

"Voilà notre première ingrédient à notre recette."

Le pillage commença aussitôt. Les hommes fouillaient les alcôves, arrachaient des coffrets scellés, vidaient les pupitres de pierre et récupéraient tout ce qui pouvait encore avoir une valeur occulte : catalyseurs gravés, fioles noircies, rouleaux de peau séchée couverts d'écriture et parchemins protégés dans des tubes de cuivre. Crispin, lui, récupéra surtout des lames. Vieilles dagues rituelles. Couteaux sacrificiels. Acier noirci par le temps. Même ici, son regard revenait toujours aux armes. Puis les morts bougèrent. Pas brusquement. D'abord un craquement. Un os qui glisse. Puis un autre. Les corps desséchés relevèrent lentement leurs silhouettes déformées dans un bruit de chair sèche et de vertèbres frottées. Des flammes maladives s'allumèrent dans les orbites creuses tandis que les anciens cultistes reprenaient vie sous l'impulsion d'une volonté impie encore accrochée à la crypte.

La violence éclata immédiatement. Le premier squelette se jeta sur l'un des bandits avec une rapidité grotesque. Crispin fendit le crâne de la créature avant qu’elle n'atteigne sa gorge, mais d'autres surgirent déjà des alcôves et des couloirs latéraux. Les torches vacillaient. Le métal hurlait contre l'os. Les hommes de Pâlesang combattaient salement, sans élégance, frappant pour démembrer plus que pour repousser. Un bandit eut la jambe ouverte jusqu'à l'os par une lame rouillée avant que Nivhell ne réduise son agresseur en morceaux à l'aide d'un sort qui fit éclater les côtes de la créature de l'intérieur.
Le sang se mêlait à la poussière noire des tombeaux. Et au milieu du chaos, Pâlesang cherchait encore. Toujours. Finalement, il trouva. Un vieux tome relié d'une peau sombre, enfermé sous un autel renversé. Nivhell le saisit presque religieusement. Pour la première fois depuis que Crispin le connaissait, le démonologiste semblait réellement satisfait.

Le groupe rebroussa chemin aussitôt. Le bandit blessé peinait à suivre désormais. Sa jambe laissait derrière lui une longue traînée sombre sur les pierres des catacombes et chaque marche lui arrachait un râle de douleur. Personne ne l'aidait vraiment. Même lui semblait comprendre ce qui allait arriver. Ils atteignirent enfin la sortie des cryptes au cœur de la nuit. L'air froid frappa leurs visages couverts de poussière et de sang. Le blessé s'effondra près des marches, incapable d'aller plus loin. Puis Nivhell sortit sa pistole. Simplement. Sans colère. Sans annonce. Le coup résonna sèchement dans la nuit de Clairval. La tête du bandit bascula dans la boue sale.

Crispin observa la scène sans un mot. Une partie de lui ressentait encore ce vieux réflexe de rejet, cette colère sourde devant la manière dont Pâlesang traitait les siens comme des outils jetables. Mais une autre partie regardait le tome du démoniste serré contre le manteau du sanguinaire. Et cette partie-là restait silencieuse. Le pouvoir promis pesait plus lourd que le reste. Ce que le groupe avait négligé, en revanche, c'était Clairval elle-même. La ville se reconstruisait lentement depuis les derniers désastres et certains hommes continuaient d'y monter la garde malgré l'heure tardive. Un veilleur de nuit aperçut les silhouettes quitter les abords des cryptes. Il resta caché. Attendit. Puis descendit finalement jusqu'à l'entrée. C'est là qu'il trouva le corps. Dépouillé. Encore chaud. Le visage détruit par la balle et les poches vidées comme celles d'un animal abandonné après l'abattoir et le groupe de Pâlesang avait déjà disparu dans la nature. Encore une fois. Mais cette fois-ci, ils avaient laissé derrière eux quelque chose de plus dangereux qu'un cadavre.

Un témoin vivant qui les avait tous bien vu et qui ne tarda pas à calligraphier celui d'un hère en particulier, celui d'un homme qui a amassé des tenues et des armes au fil de sa péripétie : un homme qui n'avait plus de valeur pour quiconque : un blême aux yeux rouges balafré de part et autre.

Utilisation des données

Nos partenaires et nous-mêmes utilisons différentes technologies, telles que les cookies, pour personnaliser les contenus et les publicités, proposer des fonctionnalités sur les réseaux sociaux et analyser le trafic. Utilisez les boutons pour donner votre accord ou refuser.